Ici

15 Juin

L’espace-temps ne respecte pas les règles, un jour contient plus de vie ici qu’ailleurs. Les sentiments sont amplifiés, enflés, jusqu’à faire péter ma poitrine et mon cœur trop étroits. Inexorablement, les évènements personnels et politiques se succèdent dans une cadence infernale. Alors, ma petite histoire et la grande Histoire se jettent par la même fenêtre, m’entrainant avec elles, me fracassant le crâne contre le bitume.

Désordre et soubresauts, traquée jusqu’au tréfonds de mes nuits, je rêve destruction.  Je suis sur un amas de ferraille et de bois faisant office de canot et j’observe au loin Tel-Aviv à feu et à sang. Du rouge et du noir, comme une prémonition, matérialisation de toutes mes peurs pour l’avenir d’un pays qui me bouffe de rage, de désillusions et d’espérance.

Racisme, menace théocratique, conflit sempiternel. Visages télévisés, déformés, phobiques de Yishai, Regev, Ben Ari, menace iranienne, hezbolienne, syndrome de Massada chez le vendeur de légume du coin, le chauffeur de taxi, la vieille russe fripée aux lèvres roses. Africains assis sur le bord de mer, regardant où ? Moi, les regardant, eux. Sentir le gouffre et une chaude proximité à la fois.

Alors je pleure, je pleure. Sans fond, sans fin: « Française romantique, dramatique et masochiste » m’a-t-on dit. Possible. Parfois j’y pense et me demande si tout ça n’est pas un processus bête et méchant d’autodestruction. D’autres fois, ces émotions qui me poignardent me lavent, me grandissent. Va savoir. Ce qui est certain c’est que tu m’as eu. Mon destin lié au tien.

Publicités

J’ai honte.

24 Mai

Hier soir on a frappé mon pays au cœur. Hier soir des allumés fascistes enflammés par quelques députés abjects de la Knesset ont attaqué physiquement, dans le sud de Tel-Aviv,  des hommes et des femmes, saccagé leurs magasins, brûlé leurs devantures, cassé leurs voitures pour une raison unique : ils sont africains. Juifs éthiopiens, réfugiés erythréens, soudanais, travailleurs immigrés, tous frappés par un même racisme aveugle et écœurant. Un racisme qui s ‘institutionnalise par le biais des medias, des discours de certains politiques. Un racisme qui se banalise à tous les échelons. Un racisme contre lequel il ne faut cesser de lutter.

Je garde toujours à l’esprit que nous sommes un peuple de réfugiés, d’immigrés, un peuple qui a été opressé et qui se doit de ce fait d’avoir l’oreille plus tendue encore, le cœur plus ouvert encore aux souffrances de l’Autre.

Déjéctions canines et romance telavivienne

23 Mai

Lundi. 7h du matin. Des pleurs saccadés et continus remontent du couloir. Je me suis encore couchée trop tard. Chaque soir, c’est la même parade, les bars telaviviens me font les yeux doux et je succombe, aspirée hors de chez moi par le sex-appeal de cette ville enfiévrée. Me voilà donc ce matin, les yeux collés par le mascara de la veille et la bouche pâteuse, ne pouvant échapper à la plainte sourde de mon chien: “toilettes!!!! Maintenant!!!”. Je m’extirpe alors tant bien que mal de mon lit et dans un râle à réveiller les morts du cimetière de Yaffo 14 km plus loin, j’enfile une robe en maudissant Tshuka, mon horripilant mais néanmoins adorable cabot.

Je déglutis un café noir en 15 secondes chrono et manque de me cautériser le larynx pendant que Tshuka, cette mégère, me laboure les mollets: “allez viens on sort, on sort, on sort, on sort, on sort, on sort, on sort”. Ok. On sort.

Apaisée par les doux rayons du soleil, j’en oublie ma mauvaise humeur matinale et déambule gaiement, la petite aux talons. Il y a les cafés de quartier, la humusia ou de vieux yemenites engloutissent pitot et plats à base de pois-chiche dès 8h le matin, les bougainvilliers embaumants et imposants qui caressent et grimpent sur les murs de vieilles maisons typiques aux volets bleus, jaunes ou orangés.

Tshuka jubile et trottine l’air altier, elle aboit, enjouée pour saluer bassets, beagles, pinshers, caniches, bouledogue anglais et autres labradors qui croisent notre route. Les maîtres de chiens quant à eux échangent des sourires et des “eize hamuuud!” (comme il est mignon!). Il faut savoir que le chien à Tel-Aviv est l’outil social par excellence. Formidable prétexte pour engager la conversation avec une jolie israélienne élancée ou un mâle telavivien bien bâti, la méthode de drague canine fait mouche à tous les coups. On se renseigne sur l’âge, la race, le petit nom de la bêbête puis l’on dévie habilement vers les infos relatives au maître. S’ensuit un échange de numéros bien amené, “pour que nos chiens puissent se revoir, ce serait dommage, ils s’amusent si bien ensemble…”.

Ce jour là, je discute depuis 15 minutes avec Itai, à tomber, grand, musclé, bronzé, cheveux bouclés lui tombant dans la nuque, végétarien, activiste dans je ne sais quel ONG de protection de l’environnement. C’est le moment que Tshuka choisit pour nous faire son petit caca. Ce moment hautement glamour ou tu t’enfiles un sac plastique sur la main et ramasse enchantée les défections de ton compagnon à pattes. Mais cette fois-ci, je la joue hi-tech et sort mon nouveau joujou:  le Ashpoopie, technologie qui réduit en cendres les déjections canines instantanément. Le tout sans contact humain et sans pollution environnementale. Itai est impressionné “Waw, c’est beemet eco-friendly!”. Il me sourit de ses 32 dents blanches comme l’ivoire et m’invite à boire un verre au Minzar après sa séance de surf à la plage Blue Bird.

Merci Ashpoopie 😉

Illana Attali 

Israel, une mise au point.

16 Avr

Lu sur Twitter aujourd’hui: la solution au conflit israélo-palestinien?  Très simple, un plan en 5 ans pour un exode inversé des israéliens. Ok. Pause.

Que l’on remette en cause la légitimité de l’existence même de l’Etat d’Israel n’est pas la question. Aujourd’hui Israel est un pays de 7 millions et demi d’habitants. Il est totalement absurde de penser que l’on pourrait purement et simplement chasser les israéliens de leurs maisons.  Une injustice ne se répare pas par une autre injustice. Puis on les renverrait où d’ailleurs? En Pologne où ils sont attendus les bras ouverts? En Irak, au Yemen, en Egypte, en Iran d’où ils ont été chassé et spollié?

Non, on cherche une solution où chacun fait des compromis douloureux. Où il n’y a pas de place pour la prêche du Grand Israel d’un côté, ou la destruction d’Israel vu comme un kyste temporaire de l’autre.

Je vomis  les donneurs de leçon européens, les BDS et cie qui ne cherchent pas une résolution du conflit mais bien la stigmatisation et l’annihilation de ce pays. Je deviens hystérique face aux extrêmistes israéliens qui nient la réalité du nationalisme palestinien et ferment les yeux sur les injustices terribles causées à son peuple.

Pondération, tu as déserté la région.

2012 ap. J-C. la dernière croisade.

31 Mar

Tu la connais toi aussi ? La jeune bourgeoise catholique qui débarque à Sion? Celle qui s’appelle Tifaine, Delphine ou Marie-Victoire, qui depuis l’âge de 8 ans est fourrée en rallyes (préservation de l’espèce oblige), porte carré Hermès, jupe à carreaux et blazer marine? Eh bien la voici en Israel. Elle est en échange pour 6 mois avec l’ENS, l’ENPC, Polytechnique ou autre Ecole Centrale française. Elle avait le choix entre New York, Londres, Berlin mais a choisi Tel-Aviv. « C’est plus typique tout de même ! ». Elle avait envie de gouter de l’oriental, de renifler du bédouin et de la chamelle.

La nuit tombée, notre specimen est de sortie dans les bas fonds telaviviens, faisant la nique à des générations de frustrations et prohibition sexuelle et sociale, elle s’encanaille avec la populasse israélienne. « C’est fol-klo » se plait-elle à dire. Forcément, lorsque l’on troque ses amis Hippolyte, Sixtine, Thais et Emilie-Anne contre Illana, Nadav, Yoni et Noam, c’est tout de suite follement plus folklo. Ses nouveaux potes justemment, elle les tanne pour qu’ils la convient à une cérémonie shabbatique.  » J’ado-re-rais assister à un de vos rituels. Comme une fois, à la paque juive, une amie de votre confession m’a fait manger du pain plat. Extra-ordinaire ! »

Le vendredi soir venu, elle vire anthropologue structuraliste et tel Claude Levi-Strauss s’aventurant chez les Indiens Bororos, entame son premier diner de shabbat carnet de notes à la main. Au moment du Kiddush, elle ferme les yeux, prenant un air hiératique, et récite un cantique catholique avant de s’excuser platement car elle a confondu avec l’Eucharistie. Elle me rapporte ensuite être un peu choquée par le manque de délicatesse de l’homme au couvre-chef qui jete des bouts de pain sur les convives comme on nourrit les canards au ruisseau de Longchamp. « Non, vraiment, on est chez les zoulous! »

De retour de croisade, elle aura tout un ramassis d’histoires pittoresques à raconter aux petites cousines et et à la grand-tante Madeleine lors des diners de famille à la bonne flambée. Et surtout, elle ira expier les fautes commises en Terre Sainte à grands coups de « Nathalie ne dis pas non au messie » à Notre-Dame de l’Assomption de Passy et Saint-Pierre de Chaillot.

(MV, je t’aime…)

Illana Attali 

Message d’une juive républicaine à Mohammed Merah.

22 Mar

Je me fiche de savoir si tu es un psychopathe, un mec super sympa avec qui faire du rodéo en voiture sur un terrain vague, un forcené, un gars souriant, un fils aimant, un aliéné, un connard fini ou que sais-je encore. Ce que je sais, c’est que tu n’es pas un héros, dans ta sortie finale t’éjectant par la fenêtre de ton appartement arme à la main, mort au « combat » comme un martyr. Tu es un ignoble et lâche tueur d’enfants. Un criminel capable de mettre fin à des vies de sang-froid. Capable de regarder une gamine apeurée dans les yeux et la tirer comme un lapin. Aucune vierge ne t’attend là-haut. Il n’y a rien là-haut. Tout ce qui reste est ici, la perte, la mort, l’éplorement, la douleur infinie de familles meurtries.

Dans le Coran (5:32) comme dans le Talmud (4:1) il est dit que celui qui détruit une âme, détruit l’Humanité toute entière, et celui qui sauve une vie, sauve l’Humanité toute entière. Tu te revendiques de l’Islam. Tu ne connais rien à l’Islam. Ton geste ne parviendra pas à insinuer en moi  la haine qui te nourrissait et te pourrissait. Je pense à Yasmina, Imane, Kahina, Hakima, Karim. Je pense à mes amis musulmans desquels je me suis toujours sentie plus proche par la culture et le mode de vie que de Sophie, Amélie, Sébastien ou Charlotte.  Je pense à tous ces modérés qui se voient aujourd’hui confondus avec toi. Tu es leur ennemi autant que tu es le mien. Et tu ne vaincras pas.

Illana Attali

ô rage! ô désespoir!

15 Nov

On m’a chouré ma bicyclette. Mon destrier. Mon acolyte. Lundi 14 novembre, 16h, Neve Tzedek, Rehov Shelush. Il m’a été enlevé. Amputé. Je suis handicapée. Les pieds cloués au sol. Je ne trouve pas le repos. Je repense à sa carrosserie rouge, son klaxon hors d’usage, sa roue arrière mal gonflée, son panier cabossé par tout ce qu’il a acheminé. Et moi, moi. Moi qu’il a emporté, trimballé aux quatre vents. Des bancs de l’Ulpan Gordon aux herbes folles du Parc Hayarkon. Des pavés de la Tayelet aux allées odorantes du Suk Hacarmel. De Bar en Bar, d’amant en amant. Lui qui m’a suivi à la trace, ses pédales comme le prolongement de mes jambes, m’entortillant dans les vents contraires, sur le chemin sinueux de ma première année.

Je le figure ce soir dans un hangar putréfié de Yaffo, la roue trainant dans une flaque boueuse, le guidon en berne. Il crisse de désespoir, languissant le contact de mon fessier sur le cuir de son siège. Il m’appelle. Paul. Paul. Je ne peux admettre l’idée qu’une autre personne te chevauche. Qui sera-t-elle ? Une nouvelle immigrante du Texas, un travailleur immigré du Sud-Soudan, un vieil homme russe pestant dans sa langue maternelle? Ce serait tout bonnement contre-nature. Paul. Paul. As-tu au moins lutté lorsque cet enfant de salaud est venu t’emporter? Lorsqu’il t’a approché avec son outil de mort et t’a rafflé. Que soit maudit son nom et sa descendance.

Illana Attali